dimanche 8 mai 2011

La vie et la mort

Il y a une invasion de chenilles poilues chez ma tante Rachel. Je ne comprends pas trop le problème, car moi, je les adore. Elles sont duveteuses et me chatouillent doucement lorsqu’elles se déplacent lentement sur le dos de ma main. Elles sont en si grand nombre que l’extérieur de la maison ressemble à une chenille géante. Caroline, Antoine et moi passons l’après-midi complet à les mettre dans des pots Mason, jusqu’à ce qu’ils soient bien pleins.

Antoine prend une feuille d’arbre et il y pose une chenille. Je regarde avec intérêt ce qu’il fait. Il plie la feuille en deux et il appuie dessus. Ensuite, il ouvre la feuille pour me montrer la chenille. Elle n’y est plus. Enfin, elle y est encore, mais ce n’est plus une chenille, ça ne bouge plus. C’est de la gelée verdâtre avec des poils dégueulasses. Je pleure de voir cette horrible catastrophe. Comprendre la différence entre la vie et la mort a été une expérience douloureuse.

jeudi 5 mai 2011

3 août 1972, Capi et Noëlla

Le plat à patates

L’heure du dîner, mon moment favori. Grand-papa vient me chercher à l’école avec sa Toyota Camry grise. Il siffle par-dessus les rigodons proposés par sa station radio A.M. favorite, en tapant le rythme de son poing sur le bras de vitesse.

Dans la maison, il fait chaud et ça sent le beurre fondu et le sel. Je souris de bonheur et j’ai l’eau à la bouche : je sais que j’aurai droit à des patates tournées dans la poêle aujourd’hui. Grand-maman sert un verre de bière à Gaston et elle sort mon plat fétiche de l'armoire.

Mon petit bol beige est plein à ras bord et je déguste longuement chaque cube de patate en me brûlant parfois la langue et l’intérieur des joues. Je regarde un épisode des schtroumpfs et grand-papa écoute avec attention Radio Police à la cuisine. Mon plat presque complètement vide, je m’acharne à vouloir manger les petites graines croustillantes qui y restent.

Un jour, je saurai cuisiner des patates cuites dans le beurre comme elle.

jeudi 28 avril 2011

Les années

« Tout s'effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s'éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d'une table de fête on ne sera qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération. »

Annie Ernaux, Les années

Le bégayement

« Marilyne a une vertèbre croche dans le bas du dos et nous pensons que c’est ce qui occasionne ses maux de jambes. Pendant la durée du traitement, elle devra arrêter de faire du s-s-s-s-s-s-s-s-sport, du sport. »

Je jette un regard interrogateur à maman qui me lance un bref coup d’œil sévère. J’ai envie de rire de ce que le monsieur a fait. Ma mère est toute rouge, alors j’en déduis qu’il faut se retenir. Je regarde fixement ma mère qui regarde fixement le physiothérapeute qui me regarde fixement. Un malaise qui dure une éternité. La suite n’est pas importante.

samedi 23 avril 2011

La noix de coco de Pâques

C’est Pâques et ma mère court partout. Dès que le trio familial est levé, elle demande à papa de casser la noix de coco traditionnelle de Pâques. Je suis en pyjama de flanelle et je n’ai pas encore pris mon petit déjeuner, mais ça ne me dérange pas trop. Je suis nerveuse. Mon père commence par trouver un couteau très coupant et il tente de scier l’écorce du fruit, mais rien de réellement efficace n’a lieu. Il se rend dans son atelier et il revient avec un marteau. Il le frappe bruyamment contre la noix de coco de Pâques. Bang Bang Bang caliss de tab Bang Bang nak de cri Bang Bang Bang. Maman rit, comme elle a l’habitude de le faire lorsque mon père perd le peu de patience qu’il a. Papa a changé de couleur : il est maintenant plus violet que jamais. Il retourne avec sérieux dans son antre. L’heure est grave. Quelques secondes plus tard, il est dans la cuisine avec une perceuse à trous électrique. Je me mords les lèvres pour ne pas exploser. Papa sacre. Maman hurle de rire. Pâques est toujours une fête spéciale.